Le Groenland : l'équilibre instable d'une autonomie sous contrainte

Le Groenland, plus grande île du monde et quasi intégralement au dela du cercle polaire, est une région autonome danoise dont l’importance géostratégique n’a cessé de croitre ces dernières années. Récemment propulsé sur le devant de la scène internationale avec les menaces d’annexion ou de prise de force de l'administration Trump, le Groenland n’abrite pourtant que moins de 60 000 habitant et tire aujourd’hui presque 80% de son économie d’activités publiques et subventionnées.

DOSSIER

Thomas Pépin

6/27/202617 min read

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LE GROENLAND : L’ÉQUILIBRE INSTABLE D’UNE AUTONOMIE SOUS CONTRAINTE

Le Groenland, plus grande île du monde et quasi intégralement au dela du cercle polaire, est une région autonome danoise dont l’importance géostratégique n’a cessé de croitre ces dernières années. Récemment propulsé sur le devant de la scène internationale avec les menaces d’annexion ou de prise de force de l'administration Trump, le Groenland n’abrite pourtant que moins de 60 000 habitant et tire aujourd’hui presque 80% de son économie d’activités publiques et subventionnées.

Contexte historique et juridique

L’intégration du Groenland dans l’orbite danoise s’inscrit dans un processus ancien de consolidation territoriale et administrative au sein du royaume. La présence danoise sur l’île remonte à 1721, lorsque le missionnaire luthérien Hans Egede établit une mission permanente sur la côte occidentale. À partir de cette date, le Groenland est progressivement structuré comme une colonie danoise administrée depuis Copenhague, dans un cadre juridique et économique caractérisé par un contrôle étroit de l’État sur les activités commerciales et la vie politique locale.

Ce statut colonial prend officiellement fin en 1953 à la faveur d’une réforme constitutionnelle majeure du Royaume du Danemark. La nouvelle Constitution transforme le Groenland en un territoire intégré au royaume, abolissant formellement son statut colonial et lui conférant celui de comté danois (amt). Cette évolution, présentée à l’époque comme un processus d’intégration égalitaire, s’inscrit dans le contexte plus large des transformations du système colonial européen dans l’après-Seconde Guerre mondiale. En pratique toutefois, cette intégration ne met pas fin aux tensions politiques et identitaires car les politiques de modernisation conduites par Copenhague dans les décennies suivantes, notamment dans les domaines de l’urbanisation, de l’éducation et de la restructuration économique, alimentent progressivement l’émergence d’un mouvement politique groenlandais revendiquant une autonomie accrue.

Ces revendications trouvent une première traduction institutionnelle à la fin des années 1970. En effet, en 1979, le Parlement danois adopte le Greenland Home Rule Act, qui inaugure un régime d’autonomie interne substantiel. Ce texte institue des institutions politiques locales dotées de compétences étendues : un Parlement élu, l’Inatsisartut, et un gouvernement groenlandais, le Naalakkersuisut, responsables devant cette assemblée. Ce transfert progressif de compétences marque une étape décisive dans la redéfinition des rapports entre Nuuk et Copenhague, en permettant aux autorités groenlandaises de prendre en charge un nombre croissant de politiques publiques, notamment dans les domaines de l’éducation, de la culture, de l’aménagement du territoire ou encore de la pêche.

La question des ressources halieutiques illustre précisément les tensions entre intégration européenne et autonomie économique groenlandaise. Lors de l’adhésion du Danemark aux Communautés européennes en 1973, le Groenland est automatiquement intégré au marché commun. Or, le secteur de la pêche constitue de loin la principale ressource économique de l’île et la mise en œuvre de la politique commune de la pêche suscite rapidement de fortes contestations locales. À la suite d’un référendum organisé en 1982, la population groenlandaise se prononce majoritairement en faveur d’un retrait de la Communauté économique européenne. Ce processus aboutit en 1985 à la sortie formelle du Groenland de la CEE, tout en maintenant un cadre de coopération spécifique avec la Communauté européenne. Le Groenland devient alors un pays et territoire d’outre-mer (PTOM) associé à la Communauté, statut qui lui permet de préserver le contrôle de ses ressources halieutiques tout en bénéficiant d’un accès privilégié au marché européen.

La transformation institutionnelle la plus significative intervient toutefois trois décennies après l’instauration de l’autonomie interne. En 2009, l’entrée en vigueur du Greenland Self-Government Act constitue un tournant majeur dans l’évolution constitutionnelle de l’île. Ce texte reconnaît explicitement, dans son préambule et dans ses dispositions La transformation institutionnelle la plus significative intervient toutefois trois décennies après l’instauration de l’autonomie interne. En 2009, l’entrée en vigueur du Greenland Self-Government Act constitue un tournant majeur dans l’évolution constitutionnelle de l’île. Ce texte reconnaît explicitement, dans son préambule et dans ses dispositions fondamentales, que « le peuple du Groenland constitue un peuple au sens du droit international, doté du droit à l’autodétermination ». Une telle formulation revêt une portée juridique et politique considérable et inscrit explicitement la relation entre le Groenland et le Danemark dans le cadre normatif du droit international relatif aux peuples et à leur droit de disposer d’eux-mêmes. Au-delà de cette affirmation de principe, le Self-Government Act organise un transfert supplémentaire de compétences vers les autorités groenlandaises. La quasi-totalité des domaines de politique publique peut désormais être progressivement assumée par Nuuk, à mesure que les autorités locales décident d’en prendre la responsabilité et d’en assurer le financement. Toutefois, certains attributs essentiels de la souveraineté demeurent entre les mains du gouvernement danois, en particulier la politique étrangère, la défense et la politique monétaire. Cette architecture institutionnelle hybride traduit un compromis : elle confère au Groenland un degré d’autonomie très élevé tout en maintenant son insertion dans les structures étatiques du Royaume du Danemark.Sur le plan international, le Groenland participe indirectement aux principaux forums de gouvernance arctique.

Au sein du Conseil de l’Arctique, il est représenté dans le cadre de la délégation du Royaume du Danemark, aux côtés de Copenhague et des îles Féroé, tout en disposant d’une visibilité politique croissante dans les discussions relatives aux enjeux environnementaux, économiques et sécuritaires de la région. Par ailleurs, le Royaume du Danemark a déposé en décembre 2014 auprès de la Commission des limites du plateau continental une demande d’extension du plateau continental au-delà de 200 milles nautiques dans l’océan Arctique, revendication fondée en grande partie sur la prolongation géologique du Groenland vers le bassin arctique central. La dimension stratégique du territoire groenlandais s’inscrit également dans un cadre juridique spécifique hérité de la guerre froide. L’accord de défense conclu en 1951 entre le Danemark et les États-Unis autorise en effet l’établissement et l’exploitation d’installations militaires américaines sur l’île. La base aérienne de Thulé, aujourd’hui intégrée dans l’architecture de défense antimissile et d’alerte avancée des États-Unis, demeure l’élément central de cette présence militaire. Celle-ci confère au Groenland une importance stratégique majeure dans l’architecture de sécurité de l’Atlantique Nord et de l’Arctique.Dans ces conditions, la question de l’autonomie groenlandaise ne peut être analysée uniquement sous l’angle institutionnel. Si le Self-Government Act ouvre juridiquement la voie à une indépendance éventuelle, sa mise en œuvre soulève des interrogations substantielles quant à la viabilité d’un tel scénario.

L’économie groenlandaise demeure en effet largement dépendante des transferts financiers danois, qui constituent une part essentielle du budget public de l’île. Par ailleurs, les fonctions régaliennes fondamentales, diplomatie, défense, monnaie, restent exercées par Copenhague, tandis que la sécurité stratégique du territoire repose en grande partie sur la présence militaire américaine et sur l’intégration du Danemark au système de sécurité euro-atlantique.Dès lors, la trajectoire politique du Groenland se situe au croisement de plusieurs dynamiques parfois contradictoires : affirmation progressive d’une identité politique propre, dépendance économique structurelle à l’égard du Danemark et insertion dans une architecture stratégique dominée par les États-Unis. L’autonomie groenlandaise apparaît ainsi moins comme une étape terminale que comme un équilibre instable, dont l’évolution dépendra autant des dynamiques internes de l’île que des recompositions géopolitiques à l’œuvre dans l’Arctique au XXIᵉ siècle.

Selon un sondage réalisé en janvier 2025, 56 % des Groenlandais se déclareraient favorables à l’indépendance en cas de référendum

Organisation politique, structure économique et dynamiques sociopolitiques

Le Groenland est doté d’un système institutionnel de type parlementaire, structuré autour des institutions mises en place par les lois d’autonomie successives de 1979 et de 2009. L’autorité législative est exercée par le Parlement groenlandais (Inatsisartut), assemblée monocamérale composée de 31 membres élus pour quatre ans. Les députés sont désignés au scrutin proportionnel dans une circonscription nationale unique, selon un système de représentation proportionnelle qui favorise une représentation relativement pluraliste des forces politiques locales. À l’issue des élections législatives, l’Inatsisartut désigne le Premier ministre (Naalakkersuisut Siulittaasuat), chargé de former le gouvernement. Depuis avril 2021, cette fonction est occupée par Mute Bourup Egede, dirigeant du parti Inuit Ataqatigiit, formation de gauche indépendantiste historiquement favorable à un renforcement progressif de l’autonomie politique du territoire. L’exécutif, le Naalakkersuisut, exerce l’essentiel des compétences transférées dans le cadre de l’autonomie interne et est responsable devant le Parlement groenlandais.

Le Groenland demeure toutefois constitutionnellement intégré au Royaume du Danemark. À ce titre, la Couronne danoise est représentée à Nuuk par un Haut-commissaire (Rigsombudsmand), chargé d’assurer la liaison institutionnelle entre les autorités groenlandaises et le gouvernement danois. Cette fonction n’emporte pas de pouvoir exécutif direct sur les institutions locales, mais elle symbolise l’inscription du Groenland dans l’architecture constitutionnelle du royaume. La structure budgétaire de l’autonomie groenlandaise illustre clairement les limites de cette autonomie politique. Les finances publiques reposent sur une combinaison de ressources propres et de transferts en provenance du Danemark. Environ la moitié des recettes publiques provient de ressources internes, constituées principalement d’impôts locaux, des revenus tirés des entreprises publiques, ainsi que des recettes issues du secteur halieutique et de certaines activités extractives.

L’autre pilier du financement public repose sur la subvention annuelle versée par l’État danois, communément désignée sous le terme de bloktilskud. Cette dotation, que l’on peut assimiler à une subvention globale de fonctionnement versée par le Danemark au gouvernement autonome, constitue un mécanisme central de stabilisation budgétaire. En 2021, ce transfert représentait environ 3,9 milliards de couronnes danoises, soit approximativement 520 millions d’euros, ce qui en fait l’un des principaux postes de financement du budget groenlandais. Par ailleurs, les dépenses publiques demeurent structurellement élevées. Cette situation s’explique en grande partie par les contraintes géographiques et démographiques qui caractérisent l’île : une population d’environ 56 000 habitants dispersée sur un territoire immense, des infrastructures coûteuses à maintenir, ainsi qu’un système social relativement généreux comprenant notamment la gratuité de l’éducation et des soins de santé. En 2021, les dépenses publiques atteignaient environ 20 milliards de couronnes danoises, soit près de 2,7 milliards d’euros, ce qui représente environ 20 % du produit intérieur brut du territoire.

Du côté des recettes économiques, la structure productive du Groenland demeure fortement concentrée autour du secteur halieutique. La pêche, en particulier celle de la crevette nordique et du flétan noir, constitue de loin la principale activité exportatrice du territoire. En 2023, les exportations issues de ce secteur représentaient environ 5,3 milliards de couronnes danoises, soit près de 710 millions d’euros, correspondant à environ 23 % du PIB groenlandais. Cette forte dépendance à un secteur unique rend l’économie du territoire particulièrement vulnérable aux fluctuations des marchés internationaux ainsi qu’aux évolutions environnementales affectant les ressources marines.

Le système juridictionnel groenlandais reflète également la nature hybride de son autonomie institutionnelle. Les juridictions locales sont compétentes pour juger la majorité des affaires civiles et pénales relevant du droit commun, conformément aux lois adoptées par les autorités groenlandaises. Toutefois, l’ordre judiciaire demeure intégré au système danois : les recours ultimes peuvent être portés devant la Cour suprême du Danemark, qui constitue l’instance juridictionnelle suprême pour l’ensemble du royaume. Cette articulation institutionnelle n’a pas donné lieu à des contestations majeures sur le plan juridique, mais certains débats doctrinaux ont parfois souligné les tensions potentielles entre l’affirmation d’un ordre juridique groenlandais autonome et la persistance d’un contrôle juridictionnel ultime exercé depuis Copenhague.

Sur le plan sociopolitique, la question de l’indépendance demeure au cœur des débats publics groenlandais, sans pour autant faire l’objet d’un consensus clair. Les enquêtes d’opinion montrent une population partagée entre aspiration à une souveraineté accrue et prudence face aux incertitudes économiques qu’une rupture avec le Danemark pourrait entraîner. Selon un sondage réalisé en janvier 2025, 56 % des Groenlandais se déclareraient favorables à l’indépendance en cas de référendum, tandis qu’une proportion significative de la population (environ 45 %) y serait opposée si cette évolution devait entraîner une dégradation du niveau de vie. Cette prudence s’explique largement par la structure économique actuelle du territoire. Les transferts budgétaires danois jouent un rôle stabilisateur majeur dans les finances publiques groenlandaises, et l’éventualité de leur disparition soulève la question de la capacité de l’économie locale à compenser cette perte par d’autres sources de revenus, notamment par l’exploitation de ressources minières ou énergétiques encore largement sous-développées. À ce stade, les analyses économiques demeurent partagées quant à la capacité réelle du Groenland à soutenir un niveau de vie comparable dans un scénario d’indépendance rapide.

Les données d’opinion révèlent par ailleurs une position très claire sur un autre enjeu stratégique : l’hypothèse d’un rapprochement politique avec les États-Unis. La même enquête indique que près de 85 % de la population groenlandaise rejette toute perspective de rattachement aux États-Unis. Ces résultats prennent une signification particulière à la lumière des débats internationaux récents suscités par les déclarations de l’ancien président américain Donald Trump évoquant, en 2019, durant la campagne présidentielle américaine suivante, l’idée d’un éventuel rachat du Groenland par les États-Unis. Bien que ces propositions aient été immédiatement rejetées par Copenhague comme par Nuuk, elles ont contribué à rappeler la centralité stratégique du territoire dans les équilibres géopolitiques de l’Arctique. Dans ce contexte, les responsables politiques groenlandais adoptent généralement une position prudente en cherchant à renforcer progressivement les compétences locales tout en différant la question de l’indépendance formelle.

L’identité culturelle et linguistique constitue un élément structurant de cette dynamique politique. Depuis l’entrée en vigueur du Self-Government Act en 2009, la langue inuit kalaallisut est devenue la seule langue officielle du Groenland. Elle est largement utilisée dans la vie politique et administrative locale, notamment dans les débats parlementaires et dans les institutions publiques. Le kalaallisut est également la langue principale de l’enseignement primaire, bien que le danois demeure très présent dans l’administration, l’enseignement supérieur et les échanges économiques internationaux.

Enfin, le paysage politique groenlandais se caractérise par un pluralisme relativement stable autour de quelques formations principales. Parmi les plus influentes figurent Inuit Ataqatigiit, parti de gauche écologiste favorable à une indépendance progressive ; Siumut, formation social-démocrate historiquement dominante et également favorable à l’indépendance, mais selon une approche plus pragmatique ; Demokraatit, parti centriste plutôt favorable au maintien d’un lien étroit avec le Danemark ; ou encore Naleraq, formation nationaliste plaidant pour une souveraineté plus rapide. Les débats politiques portent moins sur le principe même d’une autonomie renforcée que sur le rythme et les modalités d’un éventuel accès à la pleine souveraineté.

Ainsi, la vie politique groenlandaise s’organise aujourd’hui autour d’un équilibre délicat entre affirmation identitaire, dépendance économique et prudence stratégique. Cette configuration contribue à expliquer pourquoi, malgré l’existence d’un cadre juridique ouvrant explicitement la voie à l’indépendance, la trajectoire politique du Groenland demeure caractérisée par une progression graduelle plutôt que par une rupture institutionnelle immédiate.

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Diplomatie et relations internationales

L’évolution institutionnelle du Groenland au cours des dernières décennies s’est accompagnée d’une transformation progressive de sa capacité d’action sur la scène internationale. Si la politique étrangère demeure formellement une compétence du Royaume du Danemark, le Self-Government Act de 2009 autorise les autorités groenlandaises à exercer une forme de diplomatie sectorielle dans les domaines relevant de leurs compétences internes. Dans ces champs précis, le gouvernement de Nuuk peut négocier et conclure des accords internationaux techniques, sous réserve que ceux-ci n’empiètent pas sur les prérogatives souveraines du Danemark.

Cette faculté a conduit le Groenland à développer une présence internationale croissante, notamment dans les enceintes liées à la gouvernance arctique et à la coopération environnementale. À titre d’exemple, le gouvernement groenlandais participe activement aux accords internationaux relatifs à la gestion durable des ressources halieutiques de l’Atlantique Nord et aux initiatives scientifiques concernant la surveillance des écosystèmes arctiques. De même, Nuuk a conclu ces dernières années plusieurs accords de coopération technique avec des partenaires étrangers dans les domaines de la recherche climatique, de l’aviation civile régionale et de la gestion des ressources minérales. Toutefois, dans les domaines relevant pleinement de la souveraineté internationale – signature de traités internationaux, représentation diplomatique ou défense – l’action extérieure demeure juridiquement exercée au nom du Royaume du Danemark. Dans cet environnement institutionnel hybride, le Groenland attire une attention croissante de la part d’acteurs étatiques majeurs, en raison de sa position stratégique au cœur de l’Arctique et de l’importance potentielle de ses ressources naturelles. Les États-Unis occupent à cet égard une place centrale. Partenaire historique du Danemark et acteur majeur de la sécurité arctique, Washington maintient depuis la guerre froide une présence militaire déterminante sur le territoire groenlandais. L’élément le plus visible de cette présence demeure la base aérienne de Pituffik (anciennement Thulé Air Base), située au nord-ouest de l’île.

Cette installation constitue un maillon essentiel de l’architecture stratégique américaine. Elle accueille notamment des systèmes avancés de détection et de surveillance spatiale intégrés au système d’alerte avancée contre les missiles balistiques (Ballistic Missile Early Warning System), ainsi qu’à l’infrastructure du North American Aerospace Defense Command (NORAD). Les radars de Pituffik permettent en particulier de détecter et de suivre les trajectoires de missiles intercontinentaux transitant par la région polaire, voie privilégiée des vecteurs balistiques reliant l’Eurasie au continent nord-américain. La base participe également à la surveillance de l’espace orbital et au suivi des satellites, fonctions devenues essentielles dans le contexte contemporain de militarisation croissante de l’espace. Cette importance stratégique explique l’intérêt constant manifesté par Washington pour la stabilité politique du Groenland et pour la préservation de son statut dans l’architecture de sécurité occidentale.,Au cours des dernières années, cet intérêt s’est exprimé de manière particulièrement visible à travers une série de visites officielles de responsables politiques et diplomatiques américains. Plusieurs délégations du Congrès ainsi que des représentants de think tanks stratégiques américains, notamment l’Atlantic Council, se sont rendus à Nuuk afin de renforcer le dialogue avec les autorités locales. Les déclarations de l’ancien président Donald Trump, évoquant en 2019 la possibilité d’un rachat du Groenland par les États-Unis, ont également contribué à replacer le territoire au centre du débat stratégique international, même si cette hypothèse a été immédiatement rejetée tant par Copenhague que par Nuuk.

Dans ce contexte, le Danemark demeure naturellement l’acteur extérieur le plus étroitement lié au Groenland. Au-delà du cadre constitutionnel qui unit l’île au royaume, Copenhague reste le principal partenaire financier et politique du territoire. Les transferts budgétaires danois continuent de jouer un rôle structurant dans l’économie groenlandaise, tandis que le Danemark assure la représentation diplomatique internationale du territoire et demeure responsable de sa défense.

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L’Union européenne constitue également un partenaire important, malgré la sortie du Groenland de la Communauté économique européenne en 1985. Le territoire conserve en effet un statut particulier de pays et territoire d’outre-mer (PTOM) associé à l’Union. Dans ce cadre, Bruxelles finance plusieurs programmes de coopération et de développement économique. Au cours de la période budgétaire 2021-2027, l’Union européenne a ainsi engagé environ 225 millions d’euros de financement en faveur du Groenland, principalement dans les domaines de l’éducation, de la transition énergétique et du développement durable. Ces programmes s’inscrivent dans la stratégie européenne plus large visant à renforcer sa présence dans l’Arctique, région considérée comme stratégique tant pour la transition énergétique que pour la sécurité des approvisionnements en matières premières critiques.

Dans ce contexte, les ressources minérales groenlandaises occupent une place croissante dans les stratégies industrielles occidentales. Le sous-sol de l’île abrite en effet des gisements potentiels de terres rares, de nickel, de cobalt ou encore d’uranium, ressources essentielles pour les technologies de la transition énergétique et pour certaines industries de défense. Cette dimension explique l’intérêt accru manifesté par les institutions européennes pour le développement d’une coopération renforcée avec Nuuk.

La France, bien qu’éloignée géographiquement du Groenland, participe également à cette dynamique. Dans plusieurs déclarations diplomatiques récentes relatives à la stabilité de l’Arctique, Paris a rappelé son attachement au principe selon lequel l’avenir du Groenland relève exclusivement de la volonté de sa population et des autorités du Royaume du Danemark. Cette position s’inscrit dans la volonté plus large de la diplomatie française de promouvoir un Arctique stable, fondé sur le respect du droit international et sur la coopération scientifique. La France entretient d’ailleurs des liens scientifiques anciens avec le Groenland, notamment dans les domaines de l’océanographie, de la glaciologie et de l’étude du changement climatique. Plusieurs programmes de recherche impliquant des institutions françaises participent ainsi à l’étude de la calotte glaciaire groenlandaise et de ses interactions avec le système climatique global.

Au-delà du monde occidental, l’intérêt pour le Groenland s’étend également aux grandes puissances asiatiques, au premier rang desquelles figure la Chine. Depuis le début des années 2010, Pékin manifeste un intérêt croissant pour les ressources naturelles et les infrastructures arctiques. Cette stratégie s’inscrit dans la vision plus large développée par les autorités chinoises autour de la « Route de la soie polaire », composante arctique de l’initiative globale des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative). L’objectif poursuivi consiste à développer à long terme des routes maritimes arctiques plus courtes entre l’Asie et l’Europe, tout en sécurisant l’accès aux ressources naturelles stratégiques de la région.

Dans ce cadre, plusieurs entreprises chinoises ont investi ou tenté d’investir dans des projets miniers groenlandais. L’un des cas les plus emblématiques concerne le projet de Kvanefjeld, situé dans le sud du Groenland, qui abrite l’un des plus importants gisements potentiels de terres rares au monde. La société chinoise Shenghe Resources détient une participation dans l’entreprise exploitant ce projet, ce qui a suscité des inquiétudes à Washington et dans plusieurs capitales occidentales en raison du rôle stratégique des terres rares dans les chaînes industrielles mondiales. Plus largement, la perspective d’investissements chinois dans les infrastructures portuaires ou aéroportuaires du Groenland a suscité des débats au sein des gouvernements occidentaux, certains y voyant le risque d’une pénétration économique susceptible de produire à terme des effets géopolitiques.

Un autre acteur majeur de la région demeure la Russie, dont l’influence sur le Groenland est essentiellement indirecte. Moscou ne cherche pas à s’implanter directement sur le territoire groenlandais, mais la militarisation progressive de l’Arctique russe modifie l’environnement stratégique dans lequel évolue Nuuk. Depuis le milieu des années 2010, la Russie a considérablement renforcé son dispositif militaire dans l’Arctique, réactivant plusieurs bases héritées de la guerre froide et développant de nouvelles installations radar et de défense côtière. Des systèmes de missiles Bastion-P et Pantsir ont notamment été déployés sur l’archipel de Nouvelle-Zemble, tandis que des installations radar modernisées ont été établies sur l’île de Wrangel et dans d’autres positions clés de l’Arctique russe. Parallèlement, Moscou renforce son contrôle sur la Route maritime du Nord, dont l’exploitation économique et logistique est pilotée par l’entreprise publique Rosatom.

Dans ce contexte stratégique en mutation, toute évolution économique ou sécuritaire du Groenland doit désormais être envisagée en tenant compte des dynamiques militaires et commerciales à l’œuvre dans l’Arctique russe. Néanmoins, le Groenland continue d’interagir avec la Russie principalement dans le cadre multilatéral du Conseil de l’Arctique, où il est représenté au sein de la délégation du Royaume du Danemark.

Enfin, les autres États arctiques, notamment le Canada, la Norvège et l’Islande, constituent des partenaires de coopération privilégiés du Groenland dans les domaines scientifiques, environnementaux et maritimes. Ces États collaborent étroitement au sein du Conseil de l’Arctique, notamment pour la recherche polaire et la gestion durable des écosystèmes arctiques. L’évolution récente du différend territorial relatif à l’île Hans, située entre le Groenland et le Canada, illustre cette tradition de coopération pacifique. Après plusieurs décennies de contestation symbolique, le différend a été résolu en 2022 par un accord bilatéral prévoyant le partage de l’île entre les deux États, solution saluée comme un exemple de règlement pacifique des différends territoriaux dans l’Arctique.

Dans l’ensemble, la diplomatie groenlandaise s’inscrit aujourd’hui dans un environnement international caractérisé par une intensification des rivalités stratégiques dans la région arctique. Entre intérêts américains, ambitions chinoises, présence militaire russe et initiatives européennes, le territoire apparaît comme l’un des points nodaux des recompositions géopolitiques contemporaines dans le Grand Nord.

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