AU SVALBARD, LA GUERRE EN UKRAINE RATTRAPE L'UKRAINE

Le 2 septembre 2026, les autorités norvégiennes ont saisi à Barentsburg, au Svalbard, le navire russe Professor Molchanov. Quelques jours plus tard, 69 ressortissants russes, passagers et membres d’équipage restés sur l’archipel, ont été rapatriés vers la Russie via Kirkenes. L’affaire pourrait sembler relever d’un simple contentieux d’exécution forcée. Elle est en réalité beaucoup plus révélatrice : pour la première fois de manière aussi visible, un différend directement issu de l’annexion de la Crimée et de la guerre russo-ukrainienne produit des effets juridiques et diplomatiques au cœur du régime singulier du Svalbard.

DOSSIER

Thomas Pépin

9/10/20266 min read

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AU SVALBARD, LA GUERRE EN UKRAINE RATTRAPE L'UKRAINE

Le 2 septembre 2026, les autorités norvégiennes ont saisi à Barentsburg, au Svalbard, le navire russe Professor Molchanov. Quelques jours plus tard, 69 ressortissants russes, passagers et membres d’équipage restés sur l’archipel, ont été rapatriés vers la Russie via Kirkenes. L’affaire pourrait sembler relever d’un simple contentieux d’exécution forcée. Elle est en réalité beaucoup plus révélatrice : pour la première fois de manière aussi visible, un différend directement issu de l’annexion de la Crimée et de la guerre russo-ukrainienne produit des effets juridiques et diplomatiques au cœur du régime singulier du Svalbard.

Le navire n’a pas été immobilisé dans le cadre d’une sanction adoptée par le gouvernement norvégien contre la Russie. La distinction est essentielle. La saisie résulte d’une décision du tribunal de district de Nord-Troms et Senja, rendue le 31 août à la demande de l’entreprise ukrainienne Naftogaz. Celle-ci tente depuis plusieurs années d’obtenir l’exécution d’une sentence arbitrale relative à l’expropriation de ses actifs en Crimée après l’annexion russe de 2014. Selon Naftogaz, le montant restant dû atteint environ 4,22 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent intérêts et frais. La sentence a déjà été reconnue comme exécutoire en Norvège.

Le Professor Molchanov constituait donc une cible juridique particulièrement intéressante. Naftogaz affirme que le navire appartient à la Fédération de Russie et qu’il est utilisé notamment pour des croisières d’expédition commerciales. En obtenant son immobilisation, l’entreprise ukrainienne ne récupère évidemment qu’une part infime de la créance qu’elle revendique, mais applique une stratégie beaucoup plus large : identifier des actifs russes à l’étranger, obtenir la reconnaissance de la sentence dans différentes juridictions, puis solliciter leur saisie lorsque le droit local le permet. Des procédures similaires ont déjà été engagées notamment au Royaume-Uni et aux États-Unis.

L’intervention norvégienne a été très concrète. Le gouverneur du Svalbard, qui exerce également des fonctions d’exécution judiciaire sur l’archipel, a reçu l’ordre d’immobiliser le bâtiment et de s’assurer qu’il demeure à quai à Barentsburg. Le navire doit y rester jusqu’à nouvelle décision du gouverneur ou du tribunal. Les autorités norvégiennes ont parallèlement pris en charge la situation des personnes présentes à bord, en coopération avec Trust Arktikugol, l’entreprise publique russe qui exploite notamment les activités minières de Barentsburg.

Le 8 septembre, les 69 ressortissants russes concernés avaient quitté le Svalbard et regagné la Russie en passant par Kirkenes. Le gouverneur a indiqué que l’opération avait été organisée en coopération avec le consul général russe à Barentsburg et les représentants d’Arktikugol. Le navire, lui, demeure immobilisé.

Le Svalbard, un territoire norvégien à statut particulier

Le Svalbard n’est pas un territoire internationalisé, encore moins une zone placée sous administration commune. Le traité signé à Paris en 1920 reconnaît la souveraineté norvégienne sur l’archipel, exercée effectivement depuis 1925. Le gouvernement norvégien rappelle régulièrement que cette souveraineté est pleine, sous réserve des obligations particulières prévues par le traité.

Parmi ces obligations figure toutefois un régime remarquable d’égalité d’accès et de traitement. Les ressortissants des États parties disposent notamment d’un droit d’accès à l’archipel et doivent bénéficier d’un traitement non discriminatoire pour certaines activités maritimes, industrielles, minières ou commerciales. Le Svalbard n’appartient par ailleurs pas à l’espace Schengen et aucun visa n’est nécessaire pour s’y établir, même si le passage par la Norvège continentale peut évidemment entraîner des contrôles liés à Schengen.

C’est ce statut qui a permis le maintien pendant un siècle d’une présence russe puis soviétique particulièrement visible sur l’archipel. Barentsburg demeure aujourd’hui le principal établissement russe du Svalbard, avec une présence économique, consulaire et culturelle qui constitue un héritage direct de cette histoire.

`La Russie a donc immédiatement cherché à replacer la saisie du Professor Molchanov dans le cadre politique du traité. Moscou a dénoncé une mesure de « piraterie » et a convoqué l’ambassadeur norvégien. Des responsables russes ont également soutenu que la décision portait atteinte aux droits dont la Russie bénéficie au Svalbard.

Le traité garantit l’égalité d’accès et interdit certaines discriminations fondées sur la nationalité. Il n’exempte pas pour autant les ressortissants, entreprises ou biens russes de l’application du droit norvégien. Les autorités norvégiennes rappellent expressément que les droits prévus par le traité doivent être exercés conformément aux lois et règlements locaux et que l’obligation de non-discrimination n’empêche pas Oslo de réglementer, voire d’interdire, une activité pour des motifs indépendants de la nationalité.

`C’est précisément la ligne de fracture juridique de l’affaire : si la saisie repose sur les règles ordinaires d’exécution applicables à un bien appartenant au débiteur d’une sentence reconnue en Norvège, il est difficile de la présenter automatiquement comme une violation du traité du Svalbard. Pour établir une discrimination contraire au traité, il faudrait notamment démontrer que le traitement réservé au navire russe découle de sa nationalité plutôt que de sa qualité d’actif susceptible de répondre d’une dette juridiquement exécutoire. L’enjeu pourrait néanmoins être discuté devant les juridictions norvégiennes, puisque la Russie a annoncé vouloir contester la mesure.

Quand le droit privé rejoint la confrontation entre États

L’affaire illustre surtout une transformation plus générale de la confrontation russo-occidentale : la guerre ne produit plus uniquement ses effets sur le champ militaire ou à travers les régimes de sanctions, mais également dans les mécanismes ordinaires du droit des biens, de l’arbitrage et de l’exécution des décisions judiciaires.

La sentence obtenue par Naftogaz constitue à ce titre un exemple particulièrement intéressant. En avril 2023, un tribunal arbitral siégeant sous les auspices de la Cour permanente d’arbitrage à La Haye a accordé au groupe ukrainien une indemnisation pour les actifs expropriés en Crimée. Face au refus russe de s’acquitter volontairement de la somme, Naftogaz a choisi une stratégie classique en droit international de l’investissement : faire reconnaître la sentence dans différents États puis chercher des actifs pouvant être saisis.

Cette mécanique paraît technique, mais elle soulève une question centrale : quels biens appartenant à un État étranger peuvent effectivement faire l’objet de mesures d’exécution ?

Le droit de l’immunité des États protège largement les biens affectés à l’exercice de fonctions souveraines, diplomatiques ou militaires. À l’inverse, les biens affectés à des activités commerciales peuvent, selon les systèmes juridiques concernés et sous certaines conditions, être davantage exposés à l’exécution forcée. C’est précisément pour cette raison que la qualification du Professor Molchanov importe. Naftogaz insiste sur son utilisation à des fins de croisières commerciales, ce qui vise manifestement à affaiblir tout argument fondé sur une immunité d’exécution attachée aux fonctions souveraines.

La procédure norvégienne ne préjuge cependant pas de l’issue définitive du dossier. Une saisie conservatoire ou une immobilisation n’équivaut pas automatiquement à une vente définitive du bâtiment, et les contestations portant sur la propriété du navire, son usage ou les immunités éventuellement applicables pourraient encore être examinées.

C’est précisément là que le dossier mérite d’être suivi : il pourrait fournir une jurisprudence intéressante sur l’exécution de sentences arbitrales contre des actifs étatiques russes situés dans une juridiction arctique particulièrement sensible.

Barentsburg, beaucoup plus qu’un simple port d’escale

La localisation de l’affaire ajoute une dimension politique que la même saisie à Oslo ou Bergen n’aurait probablement pas eue.

Barentsburg occupe une place particulière dans la présence russe en Arctique européen. Depuis l’époque soviétique, l’exploitation charbonnière y a constitué autant un projet économique qu’un moyen de maintenir une présence permanente sur l’archipel. Même si l’importance économique du charbon y est aujourd’hui limitée, l’établissement conserve une forte valeur symbolique.

Dans le contexte de dégradation des relations entre la Russie et les États occidentaux depuis 2022, le Svalbard est ainsi devenu l’un des derniers espaces où Norvégiens et Russes continuent de cohabiter institutionnellement dans un cadre hérité de l’entre-deux-guerres.

Cette coexistence est parfois difficile, mais elle n’a pas disparue. L’organisation du retour des 69 ressortissants russes le montre d’ailleurs. Malgré l’extrême dureté de la réaction politique de Moscou, les autorités norvégiennes, le consulat russe et Arktikugol ont été capables de coopérer afin d’organiser leur départ.

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