AU LARGE DE L'ALASKA WASHINGTON SURVEILLE DE PRES LA PRESENCE SCIENTIFIQUE CHINOISE
La présence croissante de navires de recherche chinois au large de l’Alaska attire désormais une attention soutenue des garde-côtes américains. En 2026, quatre bâtiments chinois ont été observés dans les espaces maritimes proches de l’Alaska, des Aléoutiennes et du détroit de Béring, contre cinq l’année précédente. Pour Washington, cette activité demeure juridiquement encadrée mais soulève une question plus large : où s’arrête la recherche scientifique et où commence l’acquisition d’informations stratégiques dans un Arctique de plus en plus disputé ?
DOSSIER
Thomas Pépin
9/23/20264 min read

AU LARGE DE L'ALASKA WASHINGTON SURVEILLE DE PRES LA PRESENCE SCIENTIFIQUE CHINOISE
La présence croissante de navires de recherche chinois au large de l’Alaska attire désormais une attention soutenue des garde-côtes américains. En 2026, quatre bâtiments chinois ont été observés dans les espaces maritimes proches de l’Alaska, des Aléoutiennes et du détroit de Béring, contre cinq l’année précédente. Pour Washington, cette activité demeure juridiquement encadrée mais soulève une question plus large : où s’arrête la recherche scientifique et où commence l’acquisition d’informations stratégiques dans un Arctique de plus en plus disputé ?
Le contre-amiral Bob Little, commandant du district arctique de l’US Coast Guard, a indiqué que les États-Unis suivaient attentivement ces mouvements. Les navires chinois observés cette année sont restés dans des zones où leur navigation est autorisée, mais certains ont transité dans la zone économique exclusive américaine et au-dessus du plateau continental étendu des États-Unis. En juillet, le brise-glace de recherche Xue Long a ainsi remonté la mer de Béring avec pour destination déclarée l’Arctique, tandis que le Xue Long 2 effectuait lui aussi un transit vers le Nord. La réponse américaine s’est inscrite dans le cadre de l’opération Frontier Sentinel, destinée à assurer une présence visible et à surveiller les activités étrangères dans les approches maritimes de l’Alaska.
Ce dispositif n’est pas nouveau. En 2025, l’US Coast Guard avait déjà suivi plusieurs navires de recherche chinois au large d’Utqiagvik et au-dessus du plateau continental étendu américain. Le Xue Long 2 avait notamment été détecté à environ 290 milles nautiques au nord d’Utqiagvik. Des moyens aériens et des bâtiments de surface avaient alors été mobilisés pour identifier et suivre les navires. En 2024, des bâtiments militaires chinois avaient également été repérés en mer de Béring, dans des eaux internationales mais à l’intérieur de la zone économique exclusive américaine ; les garde-côtes avaient alors souligné que leur présence respectait les règles internationales applicables à la navigation.
La distinction juridique est importante. Une zone économique exclusive n’est pas une mer territoriale : les navires étrangers y conservent notamment des libertés de navigation. En revanche, la recherche scientifique marine y est soumise à un régime spécifique. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer prévoit que les recherches menées dans la ZEE ou sur le plateau continental d’un État côtier doivent, en principe, être conduites avec son consentement. Elle impose également la communication préalable d’informations sur la nature du programme, les zones concernées, les moyens employés et le calendrier des opérations.


C’est précisément là que se concentre une partie de l’inquiétude américaine. Les autorités américaines ne contestent pas le droit des navires chinois à transiter dans ces espaces, mais elles veulent s’assurer que les activités présentées comme scientifiques ne franchissent pas la frontière entre simple navigation et recherche marine nécessitant une autorisation. Selon Bob Little, les missions observées pourraient notamment concerner la cartographie des fonds marins ou l’étude de ressources minérales ; les responsables américains s’interrogent également sur la possibilité que certaines données collectées présentent un intérêt militaire. Cette dernière appréciation relève toutefois d’une préoccupation exprimée par Washington, et non d’une démonstration publique que les navires chinois conduisent des opérations militaires clandestines.
Pour Pékin, l’intérêt scientifique et économique pour l’Arctique est revendiqué depuis longtemps. Dans son Livre blanc de 2018 sur la politique arctique, la Chine se qualifie d’« État proche de l’Arctique » et présente la région comme un espace d’intérêt scientifique, environnemental, économique et stratégique. Elle affirme vouloir participer à la recherche polaire, à l’utilisation des routes maritimes et à la gouvernance régionale dans le respect du droit international. Le document évoque également la construction d’une « Route de la soie polaire » et souligne l’importance de la recherche scientifique pour mieux comprendre l’évolution de l’océan Arctique.
`Cette présence scientifique ne saurait donc être réduite à une seule logique militaire. La Chine dispose depuis plusieurs décennies de programmes polaires substantiels, de stations scientifiques et de brise-glaces spécialisés. Mais dans le contexte stratégique actuel, la nature duale de nombreuses données océanographiques complique la lecture de ces missions. Bathymétrie, caractéristiques des fonds marins, propriétés de la colonne d’eau ou évolution de la banquise sont indispensables à la recherche climatique et environnementale ; les mêmes informations peuvent aussi contribuer à améliorer la connaissance opérationnelle d’un espace maritime.
L’Alaska devient ainsi l’un des lieux où se matérialise le plus clairement cette ambiguïté. À mesure que les glaces reculent et que l’accès à certaines zones arctiques s’améliore, davantage d’acteurs scientifiques, commerciaux et militaires sont susceptibles d’y opérer. Pour les États-Unis, la réponse consiste pour l’instant moins à empêcher la présence chinoise qu’à la surveiller : identifier les navires, suivre leurs trajectoires et vérifier la conformité de leurs activités avec le droit applicable.
Le phénomène s’inscrit également dans une évolution plus large de l’Arctique. La région n’est plus seulement envisagée comme un espace de coopération scientifique relativement isolé des tensions internationales. La guerre en Ukraine, la dégradation des relations entre la Russie et les pays occidentaux et la montée en puissance de la Chine dans les affaires polaires ont progressivement renforcé sa dimension stratégique. Dans cet environnement, un navire de recherche n’est plus nécessairement perçu comme un simple laboratoire flottant : il devient aussi un indicateur de présence, de capacité et d’intérêt national.
La question n’est donc pas tant de savoir si la Chine « entre » dans l’Arctique (elle y mène des activités scientifiques depuis longtemps) que de comprendre comment les États arctiques vont gérer la multiplication de ces présences extérieures. Au large de l’Alaska, la réponse américaine se dessine déjà : accepter les libertés garanties par le droit de la mer, mais répondre à la présence par la présence et à l’incertitude par une surveillance accrue.
